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De têtes

vendredi 25 juillet 2008, par Armand Dupuy dans la rubrique Plexus-S, auteurs invités

1.

Col usé – décousu, retourné, recousu – usé. Dessus, ma tête ouvre un ciel bleu vite gris. Horizontale, la pluie rase dehors docile. Je pense à travers. Vilaine pièce de puzzle, ma tête de peu ne s’imbrique. Ce peu suffit pour ne pas. Le manque de ciel annule toute perspective. Tours, platanes, enfants, s’agglomèrent sur un même plan lisse. Les cris collent aux bouches. On joue comme on peut dans cette glue. Au loin, ma tête, bien loin déjà, s’éloigne. L’œil plombe le silence. Que faire de ma tête ? Seule vraie question ce soir, chaque soir.

2.

Soir à son tour, brève catastrophe d’images et de poussière. Laborieusement, même phrasé chuintant, balisé, qu’il faut fléchir pour derrière, qui sait derrière, peser fort sur un bout tapi de mémoire. Ainsi je revois, tige au bec, de loin mon père, sa tête pas tranquille répète des arcs de cercle, d’un côté puis de l’autre. Entre deux lancers, calle sa cane, tire une bonne latte et pince à nouveau ses lèvres. Comme ça jusqu’à la fin. C’est l’été, vacances au bord de l’Isle. Petite crue charrie sa boue, bâtons, remous.

3.

La tête passe les jours. Passe comme j’enfile chemises et chemises pas déboutonnées le matin. Chemises pas nombreuses sèchent et restent sur le fil dans la chambre. Roulement court la semaine, machine le week-end. Les jours fanent la tête, viennent, tournent, se répètent ou tranchent. On ne sait jamais quand ni comment. Taillent vif dans le précaire savoir de soi. Au cinquième, la tête pense lente, plus lente qu’en bas. Tout presse en bas de vivre. Pense au radar la langue. On ne peut se mettre à la fenêtre et se regarder passer dans la rue, pourtant…

4.

L’air bouge, attise les verts. Sur la terrasse, du sang pisse. Tête au carré, nez cassé. Nez pas le mien. Mon père, pas le temps de voir venir, que déjà sa figure encastrée dans la votre et jamais de son côté que ça fend. L’air bouge la mémoire. Le prunus fait rouge autour, rouge encore qui m’accompagne. Pourquoi sa tête pas les poings ? Je dilapide la mienne comme je peux. Peut-être que du sang pisse encore au fond.

5.

Deux têtes chiquent la nuit. Nuits petites dans plus grande éclairée. Salle de bain, néon, mon visage, je m’étonne. Plus et moins boule un peu cabossée, tête au miroir, pas pour voir ni vraiment savoir. Je regarde pour ajuster la touche, toucher, mais l’œil, ce goinfre d’œil, du moins ce qui tient sous la peau courte de ce nom, doit se rendre à l’évidence – dure dure évidence – qu’il est deux. Et je stagne là, entre des têtes identiques, la langue élaguée par le doute.

6.

Abribus, bus, tram, marche. L’heure disloquée du retour. J’avance vite, trop vite le livre. Fin de journée, début d’usure : tout glisse. Le feuillet mobile d’un bloc-notes, pas si magique, vraiment pas, blanchit, très blanc, refuse. Mais dans l’épaisseur de papier, un visage ami me précède, récite des pages entières entre mes dents. Autour, partout, on s’arrange avec deux ou trois franges molles, pas trop belliqueuses, dans la bouche. Et la ville, les fleurs – roses, oeillets, tulipes sur la devanture d’un fleuriste – de plus en plus, s’égalisent, se ferment. L’exil dans les choses, trucs, machins, s’insinue.

7.

Des hirondelles, coups de cutter successifs, finissent le ciel. Le jour baisse. Effilés, leurs cris percent, recourbés, percent, cherchent les murs. J’attends là sans vraie matière à penser. Il faut tenir tête. Quand même tête. Tête à quoi ? Les hirondelles coupent. Je rogne des bouts de phrases, je coupe. La pluie voudrait, mais ça tient. Une femme traîne au jardin. Douche en passant les iris, longe le mur, s’en va. Je cherche les mots courts. C’est pas que les mots courts savent, mais quand même. C’est là le maigre.

8.

Lumière basse, fraîche. Brin de muguet jaunit l’eau. L’œil ceinture un pan de ville. Un bon pan pas grand sur le plan. Rien ne trahit ni ne passe. Dehors, bruits de couverts, télé, radio qu’on écoute et les mots qu’on répète, pas si repu, du bout des lèvres. La grue, le chantier, sa gueule vide. Un cri d’air roule froid, se fracasse au pied. Mais quoi tremble la main sur le bord ? Aux fenêtres adjacentes un frisson de moustiquaire prend l’œil. Me tient là plus que pas. Là plus que comment. Bien là quand même.

9.

La tête dévale. Comme si la nuque lavée coulait du cyprès. Comme si bien collant, roucoulant. Adhésif as if. Comme si je n’avais pas de dos mais une fenêtre. Petit mensonge perceptif, l’œil pèse. Ça dure. Journée dehors à tyranniser le moindre signe, à ratisser double sens la rue, les trottoirs, ma tête, alors que tout, toujours, tout est là. Et cinglante leçon : je me balade peut-être.

10.

Ça clignote les paupières. L’orage pilonne, devant craque la nuit. Dans le souffle asthmatique du tram, on dirait tassés des corps d’insectes. Mon père, encore, charabia d’étincelles, tête rapide en mémoire, finit son jeu de massacre. Cogne en série, moins vite, moins fort peut-être. Au fond, comme si parler c’était sa faute, ma chance. Ne sont pas loin midi d’été, ce coup raté, ma bouche sanglante. Je donne la part. Chacun sa tête. On ouvre avec ce qu’on peut.

Armand Dupuy (Lyon, 14 – 25 juin 2007)

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